« Plus on dort, mieux on dort » : vrai ou faux ? L’heure juste sur le sommeil de bébé

Temps de lecture: 8 minutes

Tu as peut-être vu circuler un article affirmant que l’idée « plus un bébé dort, mieux il dort » est un mythe dépassé, contredit par la science. C’est une affirmation qui sonne convaincante, surtout venant d’une docteure, mais qui va plus loin que ce que la recherche permet vraiment d’affirmer. Voici ce qu’on sait sur le sommeil de bébé, ce qu’on ne sait pas, et pourquoi la vérité est plus nuancée qu’un slogan dans un sens ou dans l’autre.

Le point de départ : deux mécanismes bien réels

Le sommeil de bébé est régi par deux systèmes biologiques distincts.

Le premier est l’horloge circadienne : le rythme interne d’environ 24 heures qui répond à la lumière et détermine quand on se sent alerte ou somnolent. Chez le nouveau-né, cette horloge n’existe tout simplement pas encore : les tout premiers mois, le sommeil est distribué presque au hasard entre le jour et la nuit. Le rythme circadien commence à émerger vers 2-3 mois, et la mélatonine, l’hormone qui l’accompagne, n’est produite en quantité détectable par le bébé lui-même qu’à partir d’environ 6 semaines.

Le deuxième est la pression de sommeil aka processus homéostatique : plus on reste éveillé longtemps, plus cette pression s’accumule, jusqu’à ce qu’on ait sommeil. Chez le nourrisson, cette pression s’accumule plus vite que chez l’adulte, d’où le besoin de siestes fréquentes.

Ces deux mécanismes sont réels, bien documentés, et l’article qu’on démystifie ici les décrit correctement dans les grandes lignes. Là où les choses se corsent, c’est dans la conclusion qu’on en tire.

Ce qui est vrai : priver un enfant de sommeil n’est pas une bonne stratégie

Plusieurs études de qualité, menées notamment par la chercheuse Monique LeBourgeois et son équipe, montrent que priver un tout-petit de sieste a un coût réel : moins de réactions émotionnelles positives, plus de réactions négatives face à la frustration, et une perturbation mesurable du cortisol aka l’hormone du stress, tout au long de la journée. Autrement dit, l’idée qu’on peut « fatiguer » un enfant pour améliorer son sommeil nocturne n’a pas d’appui scientifique solide. Sur ce point, la prudence envers les interventions qui limitent le sommeil de jour est justifiée.

sommeil de bébé

Ce qui est vrai aussi : la sieste peut nuire au sommeil nocturne, mais surtout après 18 mois

Une équipe japonaise (Nakagawa et ses collègues) a mesuré objectivement, par actigraphie, le sommeil de bébés d’environ 18 mois. Résultat clair : plus la sieste est longue ou tardive, plus le sommeil nocturne est court et retardé. Ce lien a été répliqué dans une deuxième étude, avec un échantillon plus grand qui a d’ailleurs révélé un facteur encore plus déterminant que la sieste elle-même : l’allaitement nocturne, associé à un sommeil nocturne nettement plus court.

Alors, qui a raison : les études sur la privation de sieste, ou celles sur l’excès de sieste? Les deux, en fait, parce qu’elles ne mesurent pas la même chose. Un enfant peut avoir besoin d’assez de sommeil diurne pour bien réguler ses émotions, tout en étant vulnérable à un sommeil nocturne plus court si cette sieste est trop longue ou trop tardive. Ce n’est ni « plus on dort, mieux on dort » de façon absolue, ni son contraire. C’est une question d’équilibre, de moment de la journée, et surtout, d’âge.

L’angle mort : le sommeil des tout jeunes bébés

sommeil de bébé

Voici le problème central de l’article qu’on démystifie : il parle de « bébé » comme s’il s’agissait d’un seul âge. Or, la quasi-totalité des données solides qu’on a citées porte sur des enfants de 18 mois et plus. Pour les bébés de 0 à 8 mois, l’âge où les parents se posent justement le plus cette question, une étude américaine (Adams et ses collègues, 2019) l’admet elle-même dans son introduction : personne n’avait encore étudié comment le sommeil de bébé diurne et nocturne s’influencent mutuellement chez de si jeunes bébés avant leur travail.

Leurs résultats préliminaires suggèrent que la dynamique jour-nuit change en cours de route durant les six premiers mois : pas de réponse simple, donc, pour cette tranche d’âge.

Un mécanisme surestimé : le lien entre sieste et cortisol

Une méta-analyse récente (Mesas et ses collègues, 2022), qui a rassemblé toutes les études rigoureuses sur le sommeil de bébé, conclut que la sieste diurne joue en fait un rôle mineur dans les variations de cortisol au fil de la journée. Ce qui compte davantage, selon cette analyse : l’environnement dans lequel la sieste se déroule (maison ou garderie) et les activités qui l’entourent. C’est un rappel utile que même les mécanismes biologiques « bien établis » gagnent parfois à être nuancés à mesure que la recherche avance.

Et la citation problématique ?

L’article original attribue à une étude d’« Ohayon et al. » des conclusions sur les risques d’un sommeil de plus de neuf heures par nuit chez l’adulte, avec un parallèle chez le nourrisson. L’étude d’Ohayon ,qu’on a pu retracer et lire en entier, ne porte pas du tout là-dessus : elle documente plutôt comment les stades de sommeil normaux changent avec l’âge. Sans plus de précision sur la source exacte, cette citation ne peut pas être considérée comme fiable.

Ce qu’on peut retenir, honnêtement, sur le sommeil de bébé

  • Priver un enfant de sommeil diurne a des effets négatifs démontrés sur sa régulation émotionnelle.
  • Une sieste trop longue ou trop tardive peut nuire au sommeil nocturne, mais ce lien est surtout documenté après 18 mois.
  • Pour les nourrissons de moins de 8 mois, la science manque encore de données solides pour trancher.
  • Le lien sieste-cortisol, souvent cité comme preuve-clé, semble en réalité modeste comparé à d’autres facteurs environnementaux.
  • Aucune loi universelle, ni « plus on dort, mieux on dort », ni son contraire ne résume fidèlement ce qu’on sait aujourd’hui surr le sommeil de bébé.

La question la plus utile n’est donc pas de choisir un camp, mais de se demander : à quel âge, à quel moment de la journée, et pour quel enfant précis? C’est moins accrocheur qu’un slogan, mais c’est ce que la science permet réellement d’affirmer sur le sommeil de bébé.

cododo

Ce que mes années de pratique m’ont appris

Ceci dit, après toutes ces années à accompagner des familles… mon expérience terrain me dit autre chose : dans la grande majorité des cas que j’ai vus, plus un enfant dort, mieux il dort. Vrai de vrai.

La science, c’est précieux, ça nous garde honnêtes, ça nous empêche de partir en peur avec une seule anecdote. Mais elle a ses limites : elle mesure des moyennes sur des groupes, alors que toi, t’as UN enfant devant toi. Pas une moyenne.

Le meilleur outil que t’as entre les mains, c’est pas un article (même bien vulgarisé, hihi). C’est ta capacité à observer ton enfant et à décoder ses vrais besoins.

Alors ferme l’onglet deux minutes, regarde-le aller… et fais-toi confiance. TopTop Mom, tu le sais déjà mieux que tu penses.


Références | Sommeil de bébé

  • Berger, R. H., Miller, A. L., Seifer, R., Cares, S. R., & LeBourgeois, M. K. (2012). Acute sleep restriction effects on emotion responses in 30- to 36-month-old children. Journal of Sleep Research, 21(3), 235–246.
  • Miller, A. L., Seifer, R., Crossin, R., & LeBourgeois, M. K. (2014). Toddler’s self-regulation strategies in a challenge context are nap-dependent. Journal of Sleep Research.
  • Tribble, R. C., Dmitrieva, J., Watamura, S. E., & LeBourgeois, M. K. (2015). The cortisol awakening response (CAR) in toddlers: Nap-dependent effects on the diurnal secretory pattern. Psychoneuroendocrinology, 60, 46–56.
  • Nakagawa, M., Ohta, H., Nagaoki, Y., et al. (2016). Daytime nap controls toddlers’ nighttime sleep. Scientific Reports, 6, 27246. https://doi.org/10.1038/srep27246
  • Nakagawa, M., Ohta, H., Shimabukuro, R., et al. (2021). Daytime nap and nighttime breastfeeding are associated with toddlers’ nighttime sleep. Scientific Reports, 11, 3028. https://doi.org/10.1038/s41598-021-81970-6
  • Adams, E. L., Master, L., Buxton, O. M., & Savage, J. S. (2019). A longitudinal study of sleep-wake patterns during early infancy using proposed scoring guidelines for actigraphy. Sleep Medicine, 63, 98–105.
  • Mesas, A. E., Sánchez-López, M., Pozuelo-Carrascosa, D. P., Sequí-Domínguez, I., Jiménez-López, E., & Martínez-Vizcaíno, V. (2022). The role of daytime napping on salivary cortisol in children aged 0–5 years: a systematic review and meta-analysis. European Journal of Pediatrics, 181(4), 1437–1448.
  • Ohayon, M. M., Carskadon, M. A., Guilleminault, C., & Vitiello, M. V. (2004). Meta-analysis of quantitative sleep parameters from childhood to old age in healthy individuals: developing normative sleep values across the human lifespan. Sleep, 27(7), 1255–1273. — Note : cette étude porte sur les valeurs normatives des stades de sommeil selon l’âge, mesurées par polysomnographie. Elle ne traite pas de la durée de sommeil supérieure à 9h ni de ses conséquences, contrairement à ce que l’article original lui attribue, voir la section sur la citation problématique ci-dessus.

Note méthodologique : toutes les sources ci-dessus ont été vérifiées comme des publications réelles (DOI et/ou identifiant PubMed confirmé) avant la rédaction de cet article sur le sommeil de bébé.

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